GRANDPAPIER

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1 Nous sommes au restaurant.
2 Un garçon vient prendre la commande. Il a l’assurance et la prestance du garçon de restaurant et il incarne son rôle de garçon de restaurant comme on l’attend d’un garçon de restaurant.
3 Après que nous ayons choisi le vin, chacun passe sa commande.
4 Le garçon repart et revient peu après avec une bouteille de vin.
5 Le garçon entame, avec la même assurance de garçon de restaurant et la même constance dans cette assurance, le rituel que tout garçon de restaurant accomplit quand il s’agit de vin. Nos conversations s’interrompent quelque peu chaque fois qu’il vient. Le garçon repart à nouveau et se ramène plus tard avec un énorme plateau d’assiettes et de plats.
6 Il le pose sur un petit guéridon à proximité de notre table.
7 Il sert mon voisin de table…
8 … ainsi que ma voisine d’en face, la seule fille à notre table.
9 En se tournant pour prendre un autre plat, il bouscule le plateau, posé sur le guéridon. Le plateau glisse, les plats glissent, les assiettes glissent et le tout vient se fracasser à nos pieds.
10 Le garçon est troublé, il a perdu la contenance ordinaire du garçon de restaurant. Notre conversation est définitivement interrompue. Un silence de gêne s’installe parmi nous.
11 Quelques-uns affichent un sourire embarrassé, non pour se moquer mais pour dédramatiser. Mon voisin se déplace un peu pour permettre au personnel de nettoyer les plats répandus sur le parquet..
12 Ma voisine d’en face compatit au sort du garçon et, comme pour rompre le malaise ambiant, commence à raconter une histoire que cette situation ramène à sa mémoire. C’est une histoire de mots. Des mots qui dépassent la pensée, qui la débordent malgré nous, qui viennent nous contredire ou nous trahir. Ces mots sont une construction perfide et sophistiquée de notre inconscient et viennent bousculer la bienséance et notre pudeur naturelle.
13 La jeune femme raconte son histoire et évoque son expérience dans la restauration, du temps où elle cumulait les petits boulots d’appoint. Elle raconte le jour où des survivants de Dachau sont venus commémorer la date anniversaire de la libération du camp et partager un repas au restaurant. Le lecteur pressent dès maintenant sur quelle pente savonneuse cette histoire va nous entraîner.
14 Elle poursuit son histoire : à l’occasion de cet anniversaire, le personnel, dont notre narratrice fait partie, est briefé pour éviter tout malentendu, tout allusion malheureuse ou tout lapsus malencontreux.
15 Ce type d’injonction qui consiste à prôner la vigilance et la diplomatie dans le langage, est non seulement inutile, tant il est évident, mais il contribue tout simplement à déclencher dans notre inconscient la mise en œuvre d’un plan machiavélique qui contribuera à ruiner toute tentative de préserver le tact approprié à ce genre de circonstance.
16 Il est, par ailleurs, des personnes enclines, à justement prononcer, à leur corps défendant et dans ces situations délicates, les mots que d’aucun jugeront inadéquats. Leur pensée est tellement obnubilée par l’idée de ne pas froisser leur prochain, ou de manquer à la bienséance, qu’elles finissent par commettre l’impair.
17 C’est comme une issue inéluctable dans lequel on plonge paradoxalement avec soulagement : une fois l’irréparable commis, plus rien ne peut nous tourmenter. Notre narratrice se classait définitivement dans cette catégorie de personnes.
18 Ajoutons qu’en plus, les événements vont rassembler les conditions les plus favorables à ce « glissement de langage ».
19 Elle poursuit son histoire : les convives (autrement dit les survivants de Dachau) arrivent et la jeune femme joue son rôle de serveuse comme à son habitude. Tout se passe bien, dit-elle. À la fin du repas, une vieille dame l’interpelle pour lui signaler qu’elle n’a pas reçu de biscuit avec son café, alors que tout le monde en a reçu.
20 La serveuse repart en cuisine demander un biscuit supplémentaire mais le cuisinier répond qu’on a préparé le compte exact de biscuit et qu’il n’en reste plus. Elle revient expliquer la situation à la vieille dame qui voulait son biscuit. Le cuisinier a prévu le nombre exact de biscuits en fonction du nombre de convives. Quelqu’un a sans doute eu droit à deux biscuits.
21 La vieille dame qui voulait son biscuit exprime sa déception et notre serveuse s’en trouve désolée, mais la vieille dame qui voulait son biscuit n’en démord pas.
22 Touchée par la détresse de la vieille dame qui voulait son biscuit, notre narratrice retourne en cuisine. Il faut absolument faire quelque chose, dit-elle au cuisinier.
23 Le cuisinier rassemble les morceaux de biscuits qu’il comptait jeter parce que ces derniers n’avaient pas résisté à la cuisson. La serveuse les dispose sur une soucoupe ornée d’une dentelle en papier. Elle retourne dans la salle et dépose le dessert sur la table devant la vieille dame qui voulait son biscuit. L’histoire est presque finie.
24 Et si cette histoire n’était pas vraie, cela ressemblerait à une pitoyable blague de calendrier, ou à une histoire à chute de mauvais goût. Pourtant, c’est le moment choisi par l’inconscient pour piéger l’esprit confus de notre serveuse.
25 Au moment où elle dépose la soucoupe, elle prononce quelques mots d’excuse et se rend compte, au moment même où elle les prononce, de l’énormité de ses propos : « Excusez-moi…, dit-elle, ce sont les rescapés du four ».
26 Pour parfaire la situation, il faut ajouter que la polysémie de ces mots n’échappe en rien à la vieille dame reconnaissante, qui répond, d’une petite voix, et le plus simplement du monde : « Mais moi aussi. » FIN


William Henne

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